La place du bonheur au travail

La place du bonheur au travail

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photodune-8205799-happy-and-sad-face-m.jpgCe court article m’a été inspiré par celui-ci, d’Aurianne Loetscher :  Le bonheur au travail est-il un nouveau paradigme ?

Bien sûr, il y a autant de définitions du « bonheur » que de phrases où le mot est employé. Mais qu’il décrive l’activation du « système de récompense » dans un groupe de neurones de notre cerveau, un  état psychologique ressenti, la conformité à une norme sociale ou la  plénitude d’un destin, la question de la responsabilité de l’entreprise – et de son management – dans le bonheur de ses employés se pose.

Responsabilité sociale de l’entreprise – et des hommes

« L’unique responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits », disait le prix Nobel d’économie Milton Friedman en 1970 . Affirmation gratuite : qui a décidé cela ? Elle est cependant cohérente avec la théorie tout aussi infondée de la « main invisible », suivant laquelle la recherche  du plaisir individuel maximum mène à un optimum collectif (bon, d’accord, je résume quelque peu l’économie néo-libérale … mais c’est à peu près ça).
Visiblement, être candidat au Nobel d’économie n’exige pas de stage dans les mines de charbon chinoises. Il n’implique pas non plus vivre la réalité de l’entreprise, de réaliser qu’elle est faite de personnes, ou de s’intéresser à elles.
Dans le monde réel, chaque être humain à tout niveau dans la société assume qu’il le veuille ou non une part de responsabilité, ne serait-ce que vis-à-vis de lui-même, de sa famille, de ses collègues – et lorsque quelqu’un n’y arrive plus, chacun considère qu’il est victime d’un désordre psychologique – « irresponsable« . Cette responsabilité naturelle  n’a aucune raison de s’arrêter à la porte de l’entreprise. Au diable Friedman et son projet de me réduire à une seule dimension … La seule limite de la responsabilité , et elle est de taille, c’est l’influence, le degré de liberté : je ne peux pas être tenu pour responsable, en tout cas pas pour seul responsable, de situations sur lesquelles je n’ai aucune influence. Pour moi donc, l’entreprise et le manager sont responsables de tout ce qui est en leur pouvoir.
Dans ce cadre, jusqu’où va la responsabilité sociale de l’entreprise ? Question légèrement différente, jusqu’où va la responsabilité sociale personnelle du dirigeant, du manager, de chacun de nous au travail ? Est-ce un problème si les gens sont mal dans mon service, dans mon entreprise, chez mes fournisseurs ou mes clients ? Est-ce un problème si je mène la vie dure à mon patron, à mes collaborateurs, à mes collègues ? Et si c’est un problème, est-ce un problème en soi, une question morale, ou juste un problème de rentabilité – puisque la tendance du jour nous dit que les employés heureux sont plus motivés, plus performants ?

Management producteur de bonheur

Personne ne peut être tenu pour responsable du bonheur d’un autre : le bonheur réside dans sa conscience, et ce terrain-là ne m’est pas accessible. Attention à la liberté de l’autre, à sa différence, à mes éventuelles pulsions à sauver le monde en niant les capacités des autres à mener leur vie.  Le « droit au malheur » doit aussi être reconnu, car son élimination signifierait la fin de l’impulsion au changement, au progrès.
Mais chacun peut tenter de ne pas faire trop obstacle au bonheur de ses congénères ou employés, voire d’aider à son épanouissement. J’avais moi-même déduit d’une enquête récente, trois leviers essentiels  de la perception du sens au travail (elle-même fortement corrélée avec les déclarations sur le bien-être au travail) : promouvoir le sens de la mission, favoriser les relations humaines, permettre le développement de chacun.
Le mouvement des entreprises libérées, le développement du management appréciatif, l’avènement de la psychologie positive nous promettent une forte augmentation de la satisfaction au travail. Il me semble que nous avons beaucoup à en prendre, nous français experts ès-déprime (voir cette enquête Ipsos publiée en septembre 2015 :  47 % des Français estiment « passer à côté de leur vie»)… Voici une courte vidéo de Stéphane Richard (PDG d’Orange), sans aucune élucubration bisounoursique, sur le lien entre le bien-être des salariés et la performance globale :

L’entreprise heureuse et sa part d’ombre

« Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son épanouissement non pas de la perfection mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression, ni ascension » C.G. Jung,  L’Âme et la vie

C’est aussi vrai, à mon sens, pour un collectif que pour un individu. Ne pas voir le revers des médailles, nous expose à l’erreur de croire que l’on peut expliquer le monde d’une seule manière.
L’ombre du bonheur en entreprise, pourra prendre des formes tout aussi diverses que les composantes du bonheur au travail.
A titre d’exemple, les sociologues de gauche les plus acharnés nous feront remarquer avec raison, que la plupart des entreprises « libérées » l’ont été par des leaders autocrates, et qu’on ne s’y est libéré que pour accepter sans plus de réserve aucune, le projet d’exploitation de l’entreprise. Les psychologues nous diront que la souffrance est aussi mère de la maturité, source d’inspiration (le blues du Mississipi n’est pas né danOmbre de la reineSmalls les fleurs), et un puissant moteur pour l’action. Enfin les spécialistes du management d’équipe nous diront que la capacité à aborder les contradiction et les conflits, est un trait essentiel de toute équipe performante.

Le risque principal, dans le discours actuel sur le bonheur, serait l’irruption du management dans la sphère intime : le devoir d’être heureux, l’interdiction, le refoulement  du malheur par une norme ou un consensus de désirabilité sociale… une catastrophe. Tous les coréens du Nord sont heureux, devant les caméras de télévision…

Dans quelques années, lorsque l’entreprise libérée et la psychologue positive seront devenue la norme, il faudra sans doute lancer une nouvelle tendance : s’attacher à cherche ce qui ne va pas, explorer et valoriser le mal-être.. Bon, nous n’y sommes pas, et de loin.

 

Alors, en conclusion, est-ce notre rôle de leader ou manager que de produire du bonheur, de mettre en place des conditions pour le rendre possible? Bien sûr, la réponse à cette question est personnelle.
Pour moi la préférence pour le bonheur est un choix de valeur morale ou philosophique, qu’il n’est pas question que je laisse à la porte de l’entreprise. Elle n’exclut pas l’attention aux ombres, et plus globalement le respect de ce que vit l’autre – chacun a aussi le droit au malheur. J’assume une part de responsabilité, à la mesure modeste de mon influence, sur l’épanouissement du bonheur des personnes que je côtoie. Je crois de plus, que cette préférence pour le bonheur est un choix efficace pour la vie de l’entreprise – mais ‘efficacité dans le business est une condition de vie et de croissance, elle n’en est pas le but.
Et si l’on commençait, puisque l’exemplarité est un trait essentiel du leadership, par tenter d’être heureux soi-même au travail ?

2017-01-11T12:47:38+00:00
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