Print Friendly, PDF & Email
Grumeaux

« Ce processus de refroidissement, hautement instable, provoque dans le gaz l'apparition de grumeaux et de filaments denses et froids au sein desquels naissent les étoiles » (Jean-Pierre Chièze et Romain Teyssier , CEA).

Je propose ici un ajout essentiel à l’arsenal méthodologique du coach : le grumeau.

Je suis souvent surpris de constater à quel point, beaucoup de personnes sous-estiment l’importance du grumeau dans notre vie.

Je me contenterai de rappeler que le grumeau, petite boule de matière dont la particularité est d’être plus dense que son environnement,     « se retrouve dans à peu près tout ce qui a été mal touillé1 ». Et que derrière cette définition à l’apparente neutralité scientifique, se cachent d’une part la plaie définitive de la pâte à crêpes, et d’autre part l’origine des galaxies et des étoiles. L’image ci-dessous montre d’ailleurs la chose en action – étrangement, il est beaucoup plus facile de trouver des photos du début de l’univers que d’une pâte à crêpes en formation.

Refroidissement et création, ces grumeaux  semblent porteurs de sens! Mais tout le monde sait tout cela. Mon but spécifique aujourd’hui,  c’est de porter l’attention sur une instance méconnue de la puissance grumeleuse : le  Grumeau Psychologique .

Je ne le trouve pas clairement décrit dans les grands modèles psychologiques de l’individu, et pourtant je le ressens bien présent en moi. Ce n’est pas une souffrance vive ou enflammée, ça ne m’empêche pas de vivre, voire de bien vivre. C’est peut-être rattaché à un nœud massif, un trou noir intérieur, mais celui-ci ne se montre pas – le grumeau psychologique en serait plutôt un pâle sous-fifre, un satellite diminué mais sans doute de la même inspiration.

Comme son cousin cosmique, le grumeau psychologique a une force d’attraction : lorsqu’il apparaît, je sens qu’il capte une part de mon énergie mentale, de ma vitalité. Il se fait autour de lui comme une contraction réflexe. Je suis moins disponible, moins aimable, plus critique. Je profite moins des gens et des bonnes choses qui m’entourent. Je me rapproche un peu de mon mode personnel de fonctionnement sous stress : critiquer tout et me retirer dans mon coin.

Au premier grumeau du week-end (un ami en très grande difficulté, qui demande une aide impossible), j’encaisse ou crois encaisser. Mais il reste une colère qu’il se soit mis dans ce pétrin, une impuissance, un peu de culpabilité de ma dureté. Au second grumeau, je me rétrécis encore. Au troisième, je plonge et j’entre dans une phase de métastase grumelique : je déborde, et crée de la tension et du grumeau autour de moi. J’aurai ainsi orbité tout le week-end autour de  trois grumeaux, tel une comète dans un piège gravitationnel.

Pour un regard extérieur, le grumeau se cache bien au fond de la pâte bien lisse. On n’y verra peut-être qu’une  petite forme ce jour-là– facile à diluer par un restaurant, un achat, un verre, quelques heures à bidouiller devant  l’ordinateur… ou à enflammer dans une petite dispute du quotidien.

Lorsqu’on le voit pas, il insiste, s’installe, revient à la charge. Il est tellement là qu’on pourrait penser qu’il fait partie de nous, s’y habituer. Peut-être même l’aimer. De même que l’on prend si facilement notre identité sociale pour notre identité tout court, on peut aisément prendre notre identité grumeleuse, notre manière spécifique de dysfonctionner, pour notre identité tout court. « Je suis irritable », c’est comme ça.

Aujourd’hui je peux presque les voir, les sentir, et surtout les nommer, ces chers petits grumeaux (grues-mots?). Cela les tient plutôt en respect mais ne les fait pas disparaître entièrement ; il y a un mystérieux ingrédient qui ne semble fonctionner que dans la parole, ou encore mieux dans la relation thérapeutique. Je crois que le temps, le sommeil, la nature , le soleil font aussi de l’effet. Le grumeau peut sombrer dans l’oubli et s’y défaire, ou paraître s’y défaire – mais a-t-il bien disparu, ou va-t-il renaître, sous une forme différente ?

Quels rapports avec le coaching ?

En coaching, je vois souvent s’exprimer des malaises moyens, des états d’âme, des humeurs, des inerties … autant de signes qui ne trompent pas : les grumeaux psychologiques sont à l’oeuvre.  Sauf exception, le cadre légitime du coaching ne permet pas d’explorer plus en profondeur les failles personnelles du client. Tout cela peut ne pas paraître bien grave. Mais si son énergie est consommée par ses grumeaux, nous allons ramer longtemps ensemble. Alors, voici mes propositions d’outils grumesques:

  • prenons le temps d’en sentir la proximité, par tel ou tel message verbal ou non verbal, surtout s’il est répété;
  • signalons-leur qu’ils ont été vus, par une reformulation ou question;
  • invitons le client à entamer le dialogue avec eux, sans leur imposer d’étiquette de diagnostic ou de piste de résolution : comment ressentez-vous ce problème?  Que signifie-t-il pour vous ?;
  • Prenons conscience de l’oeuvre malicieuse de nos propres grumeaux psychologiques, et apprenons-leur à nous parler gentiment, à se tenir calmes et à respecter nos séances de travail avec nos clients ;
  • Essayons avec le client de nommer ces grumeaux malicieux, par une phrase, une image métaphorique, peut-être même un nom symbolique, et d’identifier la manière dont ils pèsent dans l’esprit du client – à partir de là,  la conscience du client est en dehors du grumeau, celui-ci n’envahit plus la scène, une étape est passée.

La suite dépendra de la situation : à oublier, laisser reposer, touiller encore, attaquer au canon …

Tout cela n’est pas très nouveau du point de vue des méthodes d’entretien en coaching et en thérapie. Pour ce niveau intrapsychique du coaching, chaque coach aura ses propres références, grilles et outils.  Mais ces grilles me semblent souvent poser des étiquettes  prédéfinies sur les gens, et cela ne facilite pas l’expression. A l’inverse, le coach n’est pas thérapeuthe et beaucoup hésitent à s’aventurer dans ces contrées, à la lisière entre coaching et thérapie, quelque part entre la faille existentielle et le problème pratique au travail.

Pourtant, je crois que des quantités importantes d’énergie résident dans cette zone et peuvent y être libérées : puisque c’est là que se forment les étoiles… J’invite mes amis coachs à s’aventurer consciemment dans cette zone, et mon image du grumeau a pour but de faciliter, d’accompagner avec légèreté ce bout de chemin.

Ce n’est pas un travail spectaculaire, on  n’y vit pas le « waouh » du moment ou les problèmes ont soudain disparu –  mais peut-être ont-ils seulement disparu du champ de vision.  On ne produit pas de signifiant magique. On est plutôt à la cave, dans la plomberie ou la chaufferie. Petit à petit, l’énergie remonte dans les étages, et cela permet de résoudre pas mal de problèmes !

Le passage d’un grumeau près d’une étoile peut le disloquer.

Richard Taillet, Université de savoie

Ne pas secouer énergiquement c’est prendre le risque d’avoir des grumeaux, et le grumeau est l’ennemi de la crêpe

Proverbe breton

1Source : la Désencyclopédie, http://desencyclopedie.wikia.com

Information :

Café psycho à Paris