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female_series_2Voilà un moment que j’étais intrigué par le courant de la « psychologie positive », et par le concept du « flow » qui en est dérivé.

La psychologie positive, c’est un courant développé par Martin Seligman aux USA qui s’intéresse aux gens qui vont bien. En voilà une bonne idée! La psychologie a fait d’énormes progrès en s’intéressant aux gens qui vont mal – et beaucoup de ce que nous savons et faisons avec des clients a priori en bonne santé, nous vient de l’expérience des pionniers avec des gens en bien mauvais état.
Mais est-ce qu’on ne tirerait pas des leçons utiles, des expériences heureuses et réussies ?

En France, les livres de Mihaly Csikszentmihaly et en particulier Vivre , promu par JL Servan-Schreiber – présentent l’approche d’une manière accessible.

Pour tout dire, tout cela suscitait au départ chez moi une certaine méfiance. Je suis quand même un intellectuel français, et si une méthode vient d’Amérique avec toute l’artillerie assertive et promotionnelle et habituelle, résoud les problèmes et trouve des solutions pratiques à tout, elle est louche.

J’ai tout de même  fini par lire le bouquin – en me demandant en particulier, en quoi ces concepts peuvent aider dans la pratique du coaching (certains les exploitent déjà  – ex.  Interqualia )
Pour faire court, l’ami Csikszentmihaly a mené un gros projet de recherche pour constater objectivement, puis essayer de comprendre ce qui se passe pour les gens lorsqu’ils sont heureux. Son principal constat : le « flow »,  expérience optimale ou heureuse, qu’il a pu constater et décrire.

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Autour des expériences de flow, il constate des caractéristiques récurrentes , notamment :

  • le fait de relever des défis, accessibles mais pas sans mobiliser ses capacités,
  • le fait d’utiliser des habiletés particulières de l’individu,
  • une concentration forte,
  • des objectifs clairs et qui offrent une rétroaction (des retours ) rapides.,
  • la personne a le sentiment d’avoir une influence sur les choses, elle se préoccupe un peu moins d’elle-même et un peu plus de ce qu’elle fait.

Alors, que peut-on faire de ces constats ? Comment favoriser, développer l’expérience optimale ?

D’abord à un niveau individuel: tout cela peut soulever quelques bonnes questions, comme par exemple « suis-je à l’instant, en écrivant cet article, engagé dans des activités qui ont un objectif clair et une rétroaction efficace? » Pas si facile. Ces questions, nous pouvons en tant que coach les poser à / concernant notre client, un peu comme une « checklist » qui pourrait pointer vers diverses sources de stress ou de mal-être.

Mais aussi à un niveau de responsabilité collective :  Le  manager, en tout cas le manager humaniste, vise à installer un contexte favorable au développement des gens dans leurs équipes. Les critères du « flow » pourraient être utilisés, à nouveau comme « checklist »  pour vérifier que le fonctionnement de l’équipe ne met pas trop d’entraves aux expériences optimales de ses membres.

En pratique : donner des objectifs clairs et du feedback, stimuler chacun à déployer ses capacités et relever de nouveaux défis, déléguer un peu de pouvoir, transmettre le ses de ce qu’on fait… C’est du bon management !

Tout cela semble relever du bon sens, mais il ya un mérite à cette étude objective, systématique. S’appliquer cette discipline, comme personne et comme manager, ç’est bien moins évident qu’il n’y paraît.

Après cette lecture plutôt « positive » (il fallait bien essayer !), il me reste cependant une couche de doutes. Pourquoi? Ma petite « superwoman » en tête de l’article les symbolise :

  • Imiter les apparences externes du bonheur ?
    Les phases heureuses ont certaines caractéristiques. Mais à l’inverse, si l’on cherche à créer le bonheur en instituant ces caractéristiques, est-ce que ça marche?  Quel effet peut avoir ‘action de « contrôle » que l’on induit en plus, pour accéder au flow ? A voir. Le risque serait de tomber dans une méthode d’imitation, de mise en scène des apparences externes du bonheur. Une super-méthode Coué.. Avec ses dangers de ne créer q’une façade, une illusion. Ces moments heureux, « dans le flow », ne sont-ils pas aussi générés par une harmonie intérieure, une adéquation entre l’action et nos valeurs profondes, qui résultent plutôt d’un travail en profondeur sur nous-mêmes que d’uneconstruction d efçade ?
  • Risque de Pression sociale
    Puisqu’on sait maintenant – avec la méthode du Flow – comment être heureux, ça devient de la responsabilité de chacun. Pour nos amis américains par exemple, c’est déjà tellement difficile de dire quand ça ne va pas bien.. Est-ce qu’on ne risque pas de renforcer encore l’ injonction au bonheur, déjà lourde aujourd’hui, de refouler encore plus le mal-être dans l’inconscient – d’où l’on devrait tout de même avoir appris maintenant, en plein 21eme siècle,  qu’il ressortira immanquablement jusqu’à ce qu’il soit écouté ?
  • Limites du contrôle conscient
    Il m’est quelquefois nécessaire et utile de « perdre du temps », d’errer, de me tromper, de me poser, d’attendre que ça vienne, de poursuivre plusieurs idées à la fois, ou encore de n’avoir plus aucune idée… Je ne suis pas tout le temps « dans le flow », mais certains de ces moments difficiles ou hors du flow me sont nécessaires. Ils font partie de ma maturation, de ma saine perception de mes limites.
    Comment cela s’intègre-t-il dans une approche qui privilégie le contrôle conscient ?
    Les auteurs du modèle ne sont pas idiots, et cette question est prise en compte (par exemple, je pourrais adopter une attitude comme : « je reconnais cette activité d’émergence et de pataugeage, et je m’y engage à fond, c’est mon flow du moment »), mais j’ai de gros doutes sur l’application pratique. La richesse de ces moments vient aussi, justement, de leur caractère non-volontaire. Appliquer sa volonté à déclencher une activité non-volontaire, c’est complexe. Mais croire que le contrôle conscient suffit à notre vie, c’est une lourde erreur.

    « L’inconscient n’est pas seulement le simple dépositaire de notre passé, mais aussi empli de germes de situations psychiques et d’idées à venir » ( C.G. Jung)

En guise de première conclusion , bravo pour l’idée « positive » et le travail d’observation scientifique; mais à utiliser avec prudence.

En coaching les principes du flow peuvent servir à identifier des sources ou risques de stress, à proposer des pistes d’amélioration du confort des personnes. Pour le manager en recherche de pratiques plus humanistes, voilà aussi de bonnes pistes.

Si ces principes se traduisent par une forme de norme imposée, par contre, on ne fera que rajouter une nouvelle couche d’injonctions à nos clients, et réduire le champ de leur vraie autonomie.

Utilisons donc les constats authentiques de ces recherches, mais gardons-nous de notre envie récurrente de trouver une recette du bonheur…

A voir pour approfondir : le site du Centre de Psychologie Positive à Pennsylvania University

Et pour les amateurs, voilà mon propre résumé  du livre fondateur « Vivre » sous forme de carte mentale (c’est ma manière de prendre des notes..)

Flow Experience