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triskellTous les coachs perçoivent sans doute la complexité des rapports tripartites entre le coaché, son entreprise représentée par sa hiérarchie et/ou une Direction des ressources Humaines, et nous-mêmes – le coach.

Le concept de contrat triangulaire de Fanita English fait référence ici. Personnellement j’apprécie l’image du Triskell celtique, avec sa force dynamique et ses liens multiples entre chaque pôle, pour évoquer ce triangle…

J’ai souhaité explorer ce sujet sous un angle particulier qui se manifeste bien souvent à un moment ou à un autre du coaching – lorsque le client (le coaché) se rebelle contre son entreprise, sa hiérarchie, « le système », et s’engage sur un chemin qui peut mener à la rupture.  C’est bien d’ailleurs l’une des peurs des hiérarchies vis-à-vis du coaching : « si je lui paie un coaching, il va s’en aller »…  Fanita English l’évoquait sour le nom de « fantasme de subversion ».

Quelques exemples inspirés de cas réels, « remixés » pour être non reconnaissables :

  • Le  client a été en échec lors d’une phase passée de sa carrière. Cet échec reste dénué de sens, incompréhensible. Lors du coaching, il forme une nouvelle hypothèse : son chef était un salopard incompétent, sans doute de mèche par ailleurs avec une caste de personnes en lien entre elles  qui métastasent dans l’organisation. Dangereuse hypothèse ? Mais pour lui, les choses prennent enfin du sens…
  • La cliente (j’alterne le féminin et le masculin par convention) s’aperçoit qu’elle s’épuise pour une entreprise indifférente et ingrate. Elle décide de rééquilibrer ses vies personnelle et professionnelle, et de cibler son prochain poste sur l’unique critère de la tranquilité… Pourquoi pas ?
  • Vaguement mal à l’aise dans son poste, le client ne s’y reconnaît plus. Il ne voit plus comment s’y épanouir. Bientôt, il partage avec le coach des idées de changement d’entreprise, de carrière, de métier.. voire d’identité professionnelle. Quelque mois plus tard, il part…
  • Prise de plein fouet par la crise, la cliente s’aperçoit qu’elle ne fait plus que couper les coûts, supprimer des activités, casser des parcours individuels; tout cela n’a plus aucun sens.  Le lien intérieur avec l’entreprise se distend. Le « pétage de plombs » n’est pas loin, le cynisme non plus … Comment en sortir ?
  • Changeant sans arrêt de hiérarchie, laissé sans orientations qui aient un sens, le client forme une vision de son entreprise qui se rapproche d’un cirque, ou d’un asile d’aliénés. Se concentrant sur ses projets, il coupe les ponts et « prend le maquis » (sic!), en rêve ou en vrai …
  • En coaching, la cliente est écoutée peut-être pour la première fois, elle se découvre. L’idée de devenir un peu plus elle-même fait son chemin. Pourquoi pas musicienne, fleuriste, écrivain,  baroudeuse humanitaire, ou… coach ? Tout le reste semble si fade… Mais quelle réalité ont ces idées ?
  • Mon client s’engage dans un conflit avec son organisation, cherchant à corriger une injustice passée – et il me demande de l’aider dans cette démarche. Je refuse, et nous portons la question à une réunion tripartite; à ma grande surprise, le prescripteur a l’intelligence d’accepter cette démarche. La démarche a réussi, le client s’en est trouvé grandi, sa relation avec l’entreprise clarifiée. On ne rencontre pas un aussi bon prescripteur si souvent !

Chacun a certainement vécu des situations  de ce type – elle apparaîssent naturellement, si la personne est frustrée dans son travail, dans tout coaching qui lui laisse un espace d’expression. Et avec la crise,  la relation entre l’entreprise et ses cadres s’est distendue d’un cran, elle se colore de méfiance. En clientèle privée, et encore plus lorsque l’idée générale de « l’empreinte positive » – et donc la recherche d’une réalisation de soi – est annoncée.

Que faire de ces rébellions ?

En bloquer l’expression, cela n’irait pas. Se dire par exemple qu’  « on est là pour avancer, pas pour se plaindre », cela peut paraître dynamique et clair à certains; pour moi, c’est la fin du coaching comme relation d’aide, et le début d’un « autre chose » qui ne m’intéresse pas. Par contre, approuver ou encourager, cela ne me va pas non plus, ce la serait déloyal envers l’entreprise.

Un modèle conceptuel utile est celui du cycle d’autonomie *, vis-à-vis de cette figure d’autorité massive qu’est l’employeur. Peut-être notre client est-il en train de remettre en cause une soumission, une projection passée excessives sur leur hiérarchie, et bascule-t-il dans une opposition systématique. Peut-être est-il en train de découvrir les joies de l’action en solo, et a-t-il perdu le fil de la relation avec ses collègues, sa hiérarchie. 

Dans un travail suivant ce modèle, le coach devra adapter ses interventions aux besoins spécifiques de l’étape. Il pourra aider le client à prendre conscience de la phase qu’il vit, et l’inviter à s’ engager dans la suivante selon son désir, son rythme et ses moyens. L’essentiel, c’est ce que le client va faire, que cela soit cohérent avec son ressenti, et que cela soit adapté aux réalités du moment.

Il y a un sacré deuil aussi, à perdre confiance dans cette matrice qui vous nourrit et vous légitime socialement, et le déni, la colère, la tristesse, le doute y sont bien naturels.

Cela m’amène avant tout à une position d’écoute et de partage des émotions vécues. Je n’ai pas à juger ni à prendre parti mais seulement, si nécessaire, à revenir tranquillement ensuite sur les objectifs du coaching.

Cette rébellion, je la perçois finalement aussi comme l’expression de la tendance actualisante à l’oeuvre en chacun de nous, pour reprendre le vocabulaire de Carl Rogers. Accéder à une certaine critique , c’est un peu s’autoriser à exister. Partir vers d’autres pistes, en rêve ou en vrai, c’est un  peu grandir, explorer l’espace des possibles. Se défendre, c’est aussi s’affirmer, dans ses droits, dans ce qu’on est. Franchir le pas et changer de vie, c’est peut-être accomplir son destin. Envoyer tout péter, c’est peut-être ouvrir la voie à un monde nouveau. Rester dans l’ombre et la dépendance d’un chef charismatique, c’est peut-être l’attitude juste du moment.

A moi donc d’aider mon client à faire un choix libre, basé sur une conscience sereine de tous ces possibles, sur une acceptation de toutes ces tendances présentes en lui:

  • entendre et accueillir les deuils;
  • accompagner la tendance actualisante, à la manière d’un sherpa dont le client sait où il veut aller;
  • guider, si c’est petinent, dans le cycle d’autonomie;

et bien sûr – avant tout peut-être – protéger mon client. De ses propres envies de passage à l’acte, de ses illusions ou impatiences, des injonctions de son entreprise…

Quand au départ du client de son entreprise, s’il résulte d’un choix libre plutôt que d’une défense réflexe, il est une bien meilleure alternative que le « pourrissement » qui attend un collaborateur insatisfait et ses employeurs.

* Voir ici une synthèse sur ce concept de cycle d’autonomie